UN PETIT TOUR DANS LES SOUVENIRS DE JOSSIE GRANDITSKY

Il semble que l'ORT ait l'art et la faculté d'attirer à elle les fortes personnalités. Depuis la création de cette Gazette en 1987, la liste est longue de ces "personnages" auxquels nous avons consacré quelques colonnes. Dans ce panorama il nous manquait Vladimir Grossman, et nous ne pouvions mieux faire que de nous rendre auprès de Jossie Granditsky qui vécut avec lui dès 1950, jusqu'à son décès en 1976.
C'est dans l'exemplaire maison de retraite "Les Marronniers" à Genève, que cette alerte et stupéfiante dame de...95 ans nous a reçu et égrené pour nous de savoureux souvenirs.
(En préambule, un mini-cours d'histoire vous permettra de mieux situer Vladimir Grossman dans le contexte "ortien".
En 1945, immédiatement après la libération, les premiers ateliers professionnels ORT ont vu le jour en Allemagne, dans les camps de "personnes déplacées", libérées des camps de concentrations nazis.
Ces ateliers ORT, situés dans les zones américaines et anglaises, ont permis à ces survivants juifs de prendre pleine conscience de leur liberté retrouvée et de se construire un avenir qui tenait du miracle. La plupart d'entre eux, pour avoir réussi à survivre, étaient jeunes et n'avaient pas eu le temps de se former professionnellement. Le rôle de l'ORT, forte de son expérience dans le domaine de la formation, a été essentiel.
C'est dans ce contexte que Vladimir Grossman est arrivé en Allemagne au printemps 1946, en qualité de Directeur des Opérations ORT des zones américaines et anglaises.)
- Madame Granditsky, racontez-nous qui était Vladimir Grossman ?
- Un homme passionnant ! Intelligent, cultivé, très intéressant... il parlait yiddish, russe, anglais, français, allemand, danois !
Il était né en Russie, mais quand il a voulu entrer à l'Université près de chez lui, il y avait un Numerus Clausus qui limitait à 5 le nombre d'étudiants juifs admissibles. Il a donc été obligé d'aller étudier à Berlin. Ensuite il est devenu journaliste, métier qu'il a exercé toute sa vie, il était correspondant pour un journal russe et ses spécialités étaient la politique et la littérature. Plus tard il est allé au Canada, et il est devenu Canadien.
- Comment est-il entré au Canada ?
- Par ses propres moyens. Cela me rappelle qu'en Angleterre, sur une île militaire, on avait accueilli des réfugiés, baptisés "friendly ennemies"..., un certain nombre de ces réfugiés ont été admis au Canada. Sur cette île en Angleterre, cette île militaire, Vladimir était en charge des ateliers. Et c'est comme ça que par la suite il a fait la même chose pour l'ORT en Allemagne. Je me souviens qu'il avait trouvé en Belgique des machines inutilisées qu'il a fait transporter en Allemagne, dans les camps des "personnes déplacées", pour les ateliers de l'ORT.
- Quand a-t-il commencé à travailler pour l'ORT ?
- Après être devenu Canadien. D'abord en Allemagne dans les camps, puis il est devenu une sorte de négociateur pour l'ORT auprès de divers gouvernements. C'est à ce titre qu'il est venu en Suède à deux reprises, pour collecter de l'argent pour les écoles ORT en Israël. Et il a obtenu 300'000 couronnes, c'était beaucoup d'argent à l'époque ! Il faut dire que la Suède n'ayant pas eu la guerre, pas connu l'occupation allemande, le gouvernement a compensé cet avantage en se montrant généreux. Il y avait même un camp de réfugiés juifs près de Malmö. Ils étaient là, libres de leurs mouvements. Un jour un groupe d'entre eux est monté dans un bus. Il y avait une pancarte qui indiquait -en suédois, bien sûr- "Interdit de fumer". Un de ces réfugiés, à cause d'une vague similitude, a cru lire "Interdit aux Juifs", et ils sont tous descendus précipitamment... c'est terrible !
- Comment avez-vous rencontré Vladimir Grossman ?
- À son deuxième voyage en Suède. Entre temps il était allé au Danemark, où il avait également obtenu de l'argent pour l'ORT en Israël. Quand il est revenu à Stockholm il a été invité à une soirée de la Communauté Israélite. C'est là que nous avons fait connaissance. J'avais 37 ans, j'étais célibataire après de longues fiançailles finalement rompues. Ce jour-là je portais une robe bleue, un modèle "new look" de Dior, très bien copié par ma couturière. Vladimir avait 25 ans de plus que moi, mais il était...totalement irrésistible ! En 1951 il m'a proposé de le suivre à Paris : je l'ai suivi, et je suis redevenue étudiante. Tout d'abord à l'Alliance Française, puis à la Sorbonne.
- Et Genève dans tout ça ?
- Nous nous y sommes installés en 1952, et nous ne l'avons jamais quittée. C'est Aron Syngalowski qui a appelé Vladimir à Genève. C'était plus pratique d'être proche du bureau de l'ORT. Pour ma part, j'étais correspondante à Genève pour un journal suédois, la mode, l'art en général, les expositions... J'ai été active jusqu'à 87 ans !
Nous réalisons tout à coup que cette dame a tout de même 95 ans, qu'elle nous entretient depuis plus d'une heure, et nous lui proposons de la laisser se reposer ? Pas du tout. Des "activités" l'attendent : une conférence, qui promet d'être passionnante...
Merci Madame Granditsky.
Vous rencontrer a été un pur bonheur !
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